Depuis le mois de septembre, Jérémy Walin entraîne une quinzaine d’adolescents de l’IME de Guénange. Photo RL
Depuis le mois de septembre, Jérémy Walin entraîne une quinzaine d’adolescents de l’IME de Guénange. Photo RL

Le football adapté, qui permet à de jeunes déficients mentaux de pratiquer ce sport, se développe en Lorraine. Doucement, mais sûrement.

Un lundi soir en banlieue Thionvilloise. Sur le terrain synthétique de Veymerange, alors que le thermomètre frôle les températures négatives et que la bruine vient à peine de cesser, une quinzaine d’adolescents tapent joyeusement le cuir. Rien d’extraordinaire, à première vue. Sauf que tous les joueurs présents à cet entraînement sont déficients mentaux légers ou moyens. « Mais regarde à quel point ils sont motivés ! C’est incroyable, ils en redemandent tout le temps. Cet hiver, j’étais prêt à annuler certaines séances quand il faisait -5 °, mais les parents m’appelaient pour me dire non, les jeunes veulent s’entraîner. Franchement, tu prends même davantage de plaisir avec eux qu’avec des gamins qui ne souffrent d’aucun handicap. Ils sont à fond, en permanence. » Jérémy Walin, 26 ans, est professeur des écoles spécialisé à l’IME (Institut médico-éducatif) Les Myosotis de Guénange. Il est aussi à l’origine de ce projet sportif. « L’idée a germé au cours de conversations avec les parents d’élèves, la demande était très forte. »

Parmi eux, Rachid Chebbah, aujourd’hui président du club de football adapté des Myosotis de Guénange, dont le fils est scolarisé à l’IME. « On partait de rien. Avant, je devais amener mon fils jusqu’à Forbach pour qu’il puisse jouer au foot » , se souvient-il. Début septembre, lui et Jérémy décident d’accélérer les choses. « On s’est rapproché du club de Veymerange afin de trouver une structure et un créneau pour organiser des entraînements. Le président, Marc Berardi, et la ville de Thionville ont accepté de nous laisser le terrain synthétique tous les lundis de 17 h à 19 h » , raconte le jeune professeur des écoles, également membre de la commission du football unifié au district mosellan. Tout reste alors à faire, à commencer par le transport des adolescents : « La plupart des parents n’ont pas de moyens de locomotion ou ne peuvent pas véhiculer leurs enfants à cette heure-là. J’ai donc sollicité la directrice des Myosotis, Elizabeth Révolte, qui a mis à ma disposition le minibus de l’établissement ». Avant chaque entraînement, c’est donc leur coach et professeur qui emmène les adolescents au stade de Veymerange. Son dévouement ne s’arrête pas là : « J’ai acheté quelques ballons, au début ». Immédiatement , il a souhaité développer l’activité dans les règles : « Tous les jeunes ont eu une licence officielle à la Fédération française de football ». Question d’assurances aussi.

Une fois sur le terrain, comment se déroule une séance de football adapté ? « J’essaye justement d’adapter le moins possible. Cela fait quatorze ans que j’entraîne dans des clubs de football et je m’adresse à eux comme je m’adresserais à n’importe quel joueur. Leur compréhension est très bonne, il n’y a pas de problème majeur de comportement. Le seul effort particulier que je fais, c’est de rendre les choses ludiques, de les faire progresser par le jeu. » Et ça marche ! Libérés de leur différence, laissant les préjugés et le poids des regards aux vestiaires, les quinze protégés de coach Walin s’épanouissent en tapant dans le ballon, en dribblant, en courant, en jouant ensemble. « J’ai même deux filles dans l’équipe ! » , s’exclame fièrement le jeune entraîneur.

Le bonheur provoqué par ce partage à travers le sport est contagieux. Deux clubs existaient déjà à Forbach et Merlebach, montés par Julien Aranda, enseignant d’éducation physique à l’IME de Forbach et président de la commission de football unifié au District Mosellan. Commission créée l’année dernière. Pour stimuler les jeunes footballeurs, quelques compétitions sont organisées depuis peu. « On réunit les clubs lors de tournois en salle notamment , explique l’éducateur. Les équipes sont composées de cinq joueurs : trois athlètes (des adolescents déficients mentaux) et deux partenaires. » Au fil de ces tournois, l’engouement ne cesse de grandir : « Lors du dernier événement à Forbach, huit équipes étaient présentes ! » , se félicite Julien Aranda. Et l’ambiance est au rendez-vous. « Avec des jeunes comme ça, l’émotion est décuplée. À chaque but, c’est comme si tu gagnais la coupe du monde. C’est génial » , témoigne Jérémy Walin. Le président de la commission du football unifié confirme: « La charge émotionnelle est forte. Il y a énormément de respect autour de ces rencontres, beaucoup de fair-play aussi. Tout ce que l’on ne retrouve plus trop, en fait, dans le football classique ».

La beauté et les valeurs du sport s’expriment donc pleinement, dans ce cadre. Pourquoi, alors, les aides et les sponsors sont-ils encore si frileux au moment de soutenir ces projets ? Car toute la bonne volonté et l’enthousiasme des bénévoles ne suffiront pas à remplacer un besoin essentiel au développement du football adapté : des financements. « On a du mal à obtenir des subventions , admet Jérémy Walin. Là, on essaye d’en obtenir à partir d’un projet Envie d’agir. On pourrait décrocher 1 000 €, je croise les doigts. » Mais trouver des fonds reste difficile, le chemin est encore long avant que les mentalités puissent évoluer. Alors que certaines collectivités et plusieurs entreprises n’hésitent pas à soutenir financièrement les clubs locaux, l’enthousiasme est étrangement moins évident lorsque le mot « handicap » s’incruste dans le paysage. « Il y a encore un vrai travail de sensibilisation à fournir autour de tout ça , martèle Julien Aranda. Car derrière le football, l’objectif est bien d’améliorer l’intégration des déficients mentaux au reste de la société. » Pour l’éducateur, les clubs doivent être les premiers à montrer l’exemple : « Il faut faire plus pour ces jeunes. On ne peut pas se contenter de ce qui existe aujourd’hui ».

19 h, sur le terrain synthétique de Veymerange. Le froid glacial n’a pas effacé les sourires. Les adolescents de l’IME de Guénange repartiraient presque pour un tour. Quelques minutes plus tard, le matériel rangé, la douche prise, c’est l’heure de rentrer. Certains parents viennent chercher leurs enfants, pour d’autres c’est Jérémy qui reprend le minibus et qui les ramène à leur domicile. Il est rarement chez lui avant 22 h, et repart s’occuper de ses petits protégés le lendemain matin à l’IME. « Je suis parfois crevé, mais avec leur joie de vivre et leur bonne humeur, ils te le rendent au centuple. Les voir comme ça vaut tous les efforts. » Le football, universel, devient ici bien plus qu’un sport.